La côte 108

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La côte 108

Message  GEORGES BRASSEUR le Dim 20 Mar - 17:06

On ne peut pas parler de Sapigneul pendant la guerre de 1914-1918 sans évoquer la côte 108. Lieu, il faut le dire, qui a été complétement saccagé et laissé à l'abandon bien qu'il soit classé. Voilà ce qu'en disait le Général De Fonclare.


A travers la Grande Guerre: La cote 108 près de Berry-au-Bac et la guerre de mines, par le Général de Fonclare
La Cote 108 près de Berry-au-Bac et la guerre de mines (1915)




Depuis le départ en campagne, août 1914, jusqu'à fin avril 1915, le 1er C. A.(1) n'a jamais eu de répit, sauf les quelques intermèdes strictement
nécessaires pour se réorganiser, recevoir ses renforts et rentrer dans la mêlée
marches forcées et batailles en Belgique, marches forcées encore et batailles
au cours de la retraite jusque sur le Grand-Morin dans la région d'Esternay où
il fait son redressement, lequel par des étapes glorieuses le ramène sous Reims
où il se bat toujours; engagements sévères dans les parages de Berry-au-Bac
puis de Soupir-Chavonne, durs et interminables assauts sur les fronts de
Champagne et ensuite de Woëvre, tel est son bilan

« II n'y a donc que le 1er C. A. dans l'armée française » disaient nos hommes.

Le voilà aujourd'hui exsangue, pantelant, diminué de ses meilleurs
éléments à peine remplacés par d'autres à former, ayant besoin d'un assez long
temps de calme relatif pour se refaire, se réamalgamer, se trouver à
nouveau dans de bonnes conditions et prêt à de futurs combats.

(1). C. A. Corps d'armée; Q. G. Quartier général; D. I. Division d'infanterie; R. A.
C. Régiment d'artillerie de campagne; R. I. Régiment d'infanterie; R. I. T.
Régiment d'infanterie territoriale.



C'est dans ces vues que le haut commandement le rend à son armée
d'origine (la 5e, général Franchet d'Espérey, QG à Jonchery) dont le territoire
est, pour le moment, assez tranquille. II y sera en bordure de l'Aisne sur le
jalonnement Pontavert, Berry-àu-Bac, le Godat, Luxembourg Région peu agitée,
sauf quelques points de friction et notamment Berry-au-Bac.

Ce secteur était tenu, fin avril 1915, de la manière suivante :
Général Hache, commandant le 3e CA - PC à Trigny.
Général Mangin, commandant la 5e D. I., de Pontavert à Berry-au-Bac, - P.C. à Roucy.
Général Jacquot, commandant la 6e D. I. de Berry-au-Bac à Luxembourg. - P. C. à Châlons-le-Vergeur.
Le général Guillaumat commandant le 1er C. A. allait s'installer à Trigny.
Le général Guignabaudet, commandant la 2e 1) allait s'installer à Roucy.
Le général de Fonclare, commandant la 1ère DI allait s'installer à Châlons-le-Vergeur.

A la 1ère D. I. l'infanterie est répartie de la manière suivante :
2e brigade (Gal Christian Sauret) - P. C. à Cormicy
1er R. I. à Berry-au-Bac et à la Cote 108 - 201e R. I. région de Sapigneul.
1ère brigade (Gal Rauscher) P. C. à Hermonville 43e R. I. région la Neuville-Godat - 127e R. I. région du Luxembourg.

L'artillerie (15e R. A. C. Lieut.-Colonel Jacquemin) est mise en place,
de manière à soutenir la ligne d'infanterie, partie dans les bois de Gernicourt
et sur les hauteurs de Cormicy, partie sur les côtes d'Hermonville et de
Villers-Franqueux. Elle y trouve des positions et des vues excellentes et n'a,
pour ses observations, que l'embarras du choix. Ses échelons cantonnent à
l'arrière dans les villages, ou bivouaquent dans les bois qui constituent de
précieux couverts eu égard aux vues de l'adversaire et de ses avions; mais le
sol y est humide et détrempé et la vie pénible pour les hommes et les chevaux
malgré les travaux d'assèchement, d'empierrement et de fascinages que chacun
s'ingénie à mener à bien.

Une artillerie lourde de secteur déjà en position et à laquelle s'adjoint celle du C. A. est superposée à l'artillerie divisionnaire et lui apporte une aide puissante.

Les deux compagnies du génie (1 /1 et 1 /51 commandant Winkler), sont
d'abord disposées par équipes pour aider l'infanterie dans ses travaux les plus
délicats, notamment construction des abris souterrains; mais bientôt le général
commandant la D. I. sera obligé de les concentrer tout entières à la colline
108 près de Berry-au-Bac où va s'intensifier une guerre de mines aussi
dangereuse et meurtrière que difficile et en raison de laquelle on devra même
faire appel aux ressources du Corps d'armée et à celles de l'Armée.

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« On voit au premier coup d'œil que cette colline est étrange. Des
interventions humaines lui ont enlevé sa forme primitive et, sur sa surface
dévastée et mise à nu par le fer, il ne reste même pas un brin d'herbe
desséché. Pour rompre l'affreuse monotonie du labourage infernal auquel elle a
été soumise, apparaissent seulement la couleur fanée d'une étoffe qui a été un
sac de sable ou les crevasses jaunâtres produites par l'éclatement des obus
explosifs.


« L'habitude est cause que je puis, sans pâlir, voir une tête humaine
surgir de terre, ou rencontrer sur mon chemin un bras, un jambe ou tout autre
partie du corps humain. Mais ici les cadavres ne paraissent pas s'échapper de
terre, c'est la terre elle-même qui est faite de cadavres. Partout il y a des
corps ou des lambeaux de corps aplatis et damés dans la terre dont ils semblent
faire partie !»


Qui parle ainsi ? C'est le général anglais Ian Hamilton dans son
Journal de roule de la guerre russo-japonaise (1)


De quelle colline s'agit-il? De la Colline 103, près de Port-Arthur,
que les Russes et les Japonais se sont âprement et courageusement disputée
pendant six mois.


Mais ces paroles horrifiantes ne donnent qu'une faible idée de la
Colline ou, comme on dit, de la Cote 108 qui dresse sur Berry-au-Bac, orientée
d'est en ouest, sa masse lourde, longue et chaotique.


C'est depuis le début de la guerre que l'on s'y est accroché, Allemands
du côté est, Français du côté ouest voilà près de dix mois que des centaines
d'hommes arrêtés face à face, gueules hirsutes et crocs découverts comme des
loups, y ont creusé leurs tanières à distance de jet de pierres ou de grenades
et depuis s'y fusillent, s'y mitraillent, s'y bombardent à outrance, se
déchiquetant et s'ensevelissant dans ces terres crayeuses et friables qui aspirent
les cadavres comme un gouffre et les absorbent dans une effroyable puissance
d'assimilation.


Partout, à cheval sur la croupe et descendant le long des flancs, des
tranchées, d'ailleurs désordonnées, jetées comme au hasard, crevées, calfatées
de sacs de sable, défendues de noirs chevaux de frise et de boudins de fils de
fer, des boyaux de communication à moitié éboulés, des trous d'obus âprement
disputés, conquis, perdus, reconquis reperdus; c'est une guerre au couteau où
les adversaires, durant les entractes, peuvent s'interpeller et s'insulter à
la façon des héros d'Homère !...


Dès septembre 1914 et durant tout octobre, la 1ère D. I. avait pris sa
lourde part de ces luttes sauvages et elle se retrouvait fin avril 1915 sur un
terrain connu; mais non content de s'égorger en surface on se bat maintenant et
l'on va continuer surtout à se battre en sous-sol.


(1).
Tome II, pages 190-291 de la traduction du lieutenant Verdet. Paris,
Berger-Levrault, 1909.



C'était le 1er R. I (lieut.-colonel Hulot) qui tenait le secteur
Berry-au-Bac Cote 108, et c'étaient, dans ce régiment, les bataillons Frère et
Mangin (1) qui se relevaient, à la Cote 108, pour la défense, l'organisation et
le travail. Ils étaient là, chacun à son tour, pareils à l'équipage d'un
vaisseau de haut-bord, battus incessamment par la tempête des obus, des « minen
» et des balles et toujours au moment d'être engloutis dans les entrailles de
cette terre qu'ils sentaient mouvante comme une mer et menaçant à chaque
instant, de s'ouvrir sous eux « J'y suis, j'y reste « avait dit Mac-Mahon sur
le bastion de Malakoff, mais son héroïsme n'avait eu à durer que quelques
instants, celui du 1er B.1. devait durer des mois !... L'opération
d'offensive souterraine, méthodique, proposée par le chef du génie de la 1re D.
I, commandant Winkler, et approuvée par le commandement consistait à descendre
d'une profondeur de 30 mètres sous nos positions, et à pousser de là jusqu'à
l'aplomb des premières lignes adverses deux galeries sensiblement parallèles à
l'extrémité desquelles devaient être aménagés deux fourneaux de mines chacun de
4 à 5000 kilos de cheddite -c'était, somme toute, deux puits de 30 mètres et
ensuite deux cheminements horizontaux d'à-peu-près autant vers l'ennemi - Je
n'indique ici que le schéma et je m'abstiens des détails et des épanouissements
secondaires auxquels pouvait donner lieu et donna lieu en effet l'ensemble de
l'opération.

Le commandant Winkler disposait, pour ce travail, d'un matériel assez
rudimentaire, de ses deux compagnies du génie et d'une compagnie auxiliaire
formée avec les mineurs de profession du 1er RI assez nombreux et parfaits ouvriers comme dans tous nos régiments du Nord. Cet ensemble
était placé sous les ordres immédiats du capitaine du génie Cussenot,
spécialiste d'opérations de mines, envoyé par l'armée.


De son côté l'ennemi ne restait pas inactif et, sentant nos approches,
il essayait de les annihiler par tous les moyens en son pouvoir et notamment
par les classiques « camouflets », ces contre-mines venant joue à la tête de
nos galeries, sans érosion supérieure mais avec des effets intérieurs qui
désarticulaient et coinçaient nos boisages, bouleversaient nos travaux et réservaient
à nos malheureux sapeurs des morts épouvantables - En surface, bien entendu, la
répercussion des camouflets se traduisait aussi par des convulsions qui
jetaient l'émoi et l'exacerbation dans l'âme de nos fantassins, secouaient
leurs misérables tranchée et, parfois même, écrasaient les occupants dans l’
horrible piège de leurs abris effondrés.


A ces moments critiques redoublaient les tirs d'artillerie et surtout
d'une quantité de gros « minen » installés dans une grande carrière, à parois
verticales, que les boches avaient eu la chance de trouver dans la partie est
de la Cote 108 et dont ils avaient fait une place d'armes et un véritable
arsenal; c'est de là que partaient aussi leurs galeries de mines et, d'une
façon générale, tout ce qu'ils avaient de mauvais à nous faire parvenir.


Nous répondions bien entendu, coup pour coup, plaie pour plaie et
patiemment, obstinément nous continuions la tâche ingrate que nous nous étions
fixée tenir dessus, avancer dessous."


Il y avait à la Cote 108, vers le centre de notre première ligne, un
boyau de communication menant de nos tranchées à celles de l'adversaire parce
que l'ensemble avait fait partie, jadis, de la même organisation et que la progression
de l'un des deux partis (je ne sais lequel) en avait rompu l'unité. Ce boyau
dénommé « franco-boche » avait été utilisé d'un côté comme de l'autre en poste
d'écoute. Nous l'avions obturé de sacs de sable à environ 10 mètres de notre
première ligne, les Allemands en avaient fait autant, en sens inverse, de sorte
que les deux sentinelles de pointe se trouvaient à environ 10 mètres l'une de
l'autre. En se faufilant dans le boyau et en prenant la place du guetteur, on
apercevait nettement, par l'ouverture étroite du créneau, l'œil bleu du boche
qui veillait de l'autre côté du créneau adverse; il fallait autant que possible
prendre garde de ne pas voir en même temps la bouche d'un canon de fusil ou
d'un revolver.


Du reste cette Cote 108 était pleine de surprises du même genre au pied
de ses pentes nord, sur les rives du canal de l'Aisne où nous étions
véritablement nez à nez avec les Allemands, nous tenions les ruines de la
Cimenterie et eux les abords immédiats et à côté, une maison dite encore «
Franco-boche » fut occupée, pendant toute la guerre, moitié par les Allemands,
moitié par nous; c'est inimaginable. J'avais vu des détails de ce genre dans le
récit du siège de Port Arthur, lors de la guerre russo-japonaise et mon
jugement se pliait difficilement à les admettre; mais ici je devais bien
croire, pourtant, ce que mes yeux voyaient.


Le 22 juin, après un long et pénible travail, traversé de déconvenues
et d'alertes, notre fourneau de droite, arrivé enfin à l'aplomb des tranchées
de gauche de l'ennemi et chargé de 4625 kilos de cheddite, était prêt à jouer. Il
ne fallait pas perdre de temps et il fut convenu avec le commandant Winkler que
l'explosion aurait lieu le 23 juin à 3 h. 30, c'est-à-dire, au moment où nous
pouvions espérer que les boches rentrés de leur travail de nuit seraient dans
leurs abris et où nous produirions le maximum d'effet. On est cruel à la
guerre, mais comme on joue à chaque instant sa vie on estime tout naturel de
jouer aussi celle de l'adversaire.


Nos unités furent prévenues à la Cote 108, mais au dernier moment, afin
d'éviter toute possibilité d'indiscrétion. Néanmoins il parut bien à la
précision avec laquelle les Allemands réagirent, qu'ils s'attendaient à quelque
chose de grave, sans doute à cause de la cessation momentanée de nos travaux.
C'est un indice sérieux en guerre de mines que la disparition des bruits
habituels de creusement du sol et de transport des terres; calme précurseur de
la tempête, gros de toutes les menaces et de tous les dangers.


J'avais été me placer à l'un des observatoires d'artillerie situés sur
le promontoire qui domine Berry-au-Bac à l'ouest et qui fait face au
promontoire de la Cote 108 elle-même. De ce point on la surveille, cette cote
108, comme d'un balcon et avec une bonne lunette rien de ce qui s'y passe ne
peut échapper.


A 3 h. 30 nous entendîmes d'abord un bruit sourd, nous sentîmes
trembler le sol sur lequel nous étions, puis nous vîmes projetée en l'air à plus
de 30 mètres par une explosion formidable, une masse énorme de terre mêlée de
pierres, de madriers, de chevaux de frise et aussi de cadavres allemands dont
plusieurs tombèrent jusque dans nos fils de fer.


En même temps, et comme il était convenu, deux patrouilles de chez
nous, de 12 hommes chacune, s'élançaient pour essayer de profiter du désordre
et faire des prisonniers. Mais le terrain est encore plein de gaz délétères et,
d'un autre côté, l'artillerie allemande avec une rapidité impressionnante a
ouvert le feu sur nos tranchées; nous lui répondons immédiatement, mais nous ne
pouvons arrêter ses effets.


A gauche, le sous-lieutenant chef de patrouille Cagnard tombe asphyxié,
l'adjudant Sylvain décapité, aucun résultat. A droite la petite troupe flotte
un instant mais le capitaine Remacle (1)la raffermit et la redresse, l'aspirant
Goubet réussit à pénétrer dans les lignes allemandes et à mettre en fuite les
quelques survivants qu'il rencontre, mais il ne peut en saisir aucun.


(1)
Le capitaine Remacle faisait partie de cette phalange courageuse d'officiers de
cavalerie passés, volontairement, dans l'infanterie; il était un des défenseurs
les plus héroïques de la cote 108 et devait, malheureusement, peu après
l'affaire du 23 juin, être tué d'un obus, à son poste de commandement.



Les positions ennemies étaient crevées par un entonnoir de 40 m. de
diamètre, et comblées ou disloquées sur toute la partie gauche de leur ligne.
Il est certain qu'une grande quantité des occupants avaient été tués ou blessés
et non moins évident que le réseau des mines de l'adversaire était terriblement
bousculé et coincé et rendu, de ce côté, inutilisable pour longtemps.


De telles secousses irritaient, naturellement, l'ennemi au plus haut
point qui, ne pouvant répondre du tac au tac en sous-sol, exhalait sa colère en
bombardements de tous calibres et surtout en avalanches de ces gros minen que
nos hommes appelaient « seaux à charbon » parce qu’ils en avaient la forme, et qui
arrivaient sur nos lignes avec l'air d'hésiter et en titubant mais n'en
causaient pas moins des dégâts considérables. Le notre côté nous répondions
avec usure et comme nos observatoires sur la Cote 108 étaient excellents, nos
tirs de petits et de gros calibres y étaient réglés avec une justesse
impitoyable.


Je crois que les Allemands placés comme ils l'étaient sur la partie
culminante du dos d'âne, y souffraient encore plus que nous qui en tenions la
déclivité et nous trouvions, de ce fait, relativement défilés.


Le document suivant ramassé sur un cadavre boche lancé dans nos lignes
par l'explosion du 13 juin montre que si nous étions mal à la Cote 108, les
Saxons qui l'occupaient (les mêmes que nous avions rencontrés en 1914),
n'étaient pas à la fête non plus. Aussi bien la pièce s'enveloppe-t-elle de
cette mélancolie brumeuse qui est le propre de la poésie d'outre-Rhin et qui ne
va pas sans une certaine attirance et un charme.




La cote 108


De la boue, des rochers, des rochers, de la boue,
Une tranchée souterraine, de la terre amoncelée

Que fouette la pluie, que balaye le vent

Entourée de tonnerres et de tempêter
Des décombres grisâtres

Par-dessus lesquels tristement on veille.C'est la Cote 108 !

Là nul oiseau ne chante sa chanson.
Seuls y retentissent des cris de fureur,
Des hurlements de douleurs.
Et à la place du coquelicot

Qui dresse sa tête au milieu des épis,
S'épanouissent d'autres fleurs

Etrangement rouges, d'un rouge de sang.
D'autres fleurs aussi fleurissent le jour et le nuit

Que ne moissonne nulle faucille humaine,

Elles poussent et prospèrent, orties de la haine

C'est à nous, Saxons cependant, qu'est consacré ce lieu

Nous y montons la garde comme à notre foyer.
Et nous n'en sortons pas.
Pendant des mois, âprement nous y avons lutté,
Nous l'avons pris avec, notre sang, baptisé avec notre sang.

Il y va de l'honneur de la Saxe aujourd'hui.
Soyez vigilants et nous tiendrons à la Cote 108.

Parfois quand vient le soir, quand tombe la nuit,
Que tout un monde de merveilles se joue autour de la colline,

Quand la gueule des canons s'est enrouée à force de hurler,

Quand le brouillard a recouvert la hauteur de son voile,
Et quand les étoiles allument au firmament leur pâle clarté

Postes et sentinelles succombent à d'étranges hallucinations

L'on se prend à rêver au pays, au foyer,
A tout ce qui est si cher à notre cœur, si loin de nous,
Et à quoi nous arracha le jeu hasardeux des armes.
Mais si, brusquement, on se réveille,

Lentement alors se dressent, devant le dormeur

Les fantômes des camarades morts,

A tâtons ils se glissent du sol de la colline,

Ils se penchent sur le bord de la tombe;
Et leurs bouches de squelettes parlent ainsi aux vivants

"Camarades, trève de rêves et de sommeil,
Le Français là-bas veille et nous guette,
Nous ne trouverions pas le repos dans la nuit du tombeau

Si nous venions à perdre, un jour, un seul anneau
De la chaîne tendue par nous
Dans laquelle s'est laissée prendre la France".
Le dormeur passe la main sur son front,

Son bras se tend et se raidit.
Il revient à lui, regarde le fantôme en face.
Et, sans crainte, répond qu'il a compris
Dormez en paix, camarades défunts, qu'ils y viennent
Les Saxons sont là qui les attendent, coude à coude;
Seraient-ils dix contre un, nous veillons
Et nous la conserverons, la Cote 108 !




On voit que nous avions affaire à des gaillards dignes de nous et qui nous considéraient, je crois, comme dignes d'eux.

Peu de temps après l'explosion du 23 juin, se produisit dans notre guerre souterraine, un de ces faits à peine croyables que le plus minutieux calcul serait impuissant à amener et auxquels se complait le hasard.

Le sergent Parlier de la compagnie du génie 1 /51 est prévenu, au cours du travail, par un de ses hommes, que la tête d'un de nos rameaux d'attaque semble déboucher sur la tête du rameau opposé de l'ennemi. Rampant lui-même aussitôt vers l'avant, le sergent perce en quelques coups.de pioche la mince cloison de terre qu'il avait devant lui et aperçoit, éclairé par une lampe, un mineur allemand qui recule; il le poursuit, fait feu sur lui de son revolver, le blesse sans doute, sans pouvoir toute fois le saisir et ramène dans nos galeries son calot et son révolver abandonnés.

Ce beau fait lui valut une élogieuse citation, que je fus heureux de lui faire accorder, et mes meilleures félicitations personnelles.

Nombreux ont été les sapeurs et leurs auxiliaires, fantassins, qui ont accompli avec simplicité des actes analogues d’abnégation et de courage connus ou inconnus, constamment exposés à une horrible mort par asphyxie ou par écrasement, jamais certains, quand ils descendaient dans la nuit de remonter au jour.

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La journée du 7 juillet fut pour nous parmi tant d'autres, une journée de deuil.

Le soleil s'était levé radieux et dès le matin, se trouvaient à Berry-au-Bac. au P. C. du Lieut.-Colonel Hulot outre ses hôtes habituels, le Lieut. -Colonel Viller et le capitaine Virmont.

Le Lieut. -Colonel Viller commandait le 78e R. I. T. qui avait été mis à ma disposition pour occuper et organiser la deuxième ligne de ma position de défense; c'était un homme excellent et distingué à tous les points de vue; son régiment composé de Bretons, fort bien encadré et fort bien commandé, me donnait une entière satisfaction.

J'avais désigné le Lieut. Colonel Viller pour remplacer, durant une permission qu'il allait prendre, le Lieut. -Colonel Hulot à Berry-au-Bac.

En même temps était arrivé le capitaine Virmont de l'E.-M. de la 5e armée. Cet officier avait été jusqu'alors attaché au G. Q. G. où ses qualités hautement appréciées l'avaient fait maintenir malgré lui et c'est à grand'peine qu'il avait obtenu d'être envoyé à l'armée du général d'Espérey. Celui-ci, afin de le familiariser avec l'organisation et le fonctionnement d'un secteur un peu mouvementé, l'avait désigné pour faire un stage de huit jours à Berry-au-Bac.

Le lieut. -colonel Hulot voulut, très judicieusement, employer la matinée du 7 juillet à montrer au lieut.-colonel Viller les détails de son secteur et par la même occasion, il amena le capitaine Virmont. Ces trois officiers gagnèrent la Cote 108 et l'explorèrent sans aucune aventure mais au moment où, rentrant à Berry-au-Bac, ils se trouvaient dans le faubourg dit de Moscou, un obus foudroyant s'abattit auprès du groupe et, de ses éclats, les tua net tous les trois.

Quelle émotion parmi l'entourage immédiat, quel deuil, et quel chagrin pour nous tous. Certes nous étions habitués à de tristes échos et nous savions que, tous les jours de braves officiers et des soldats succombaient dans de terribles conditions; mais la mort a quelque chose de plus déconcertant lorsqu'elle s'adresse, avec une telle soudaineté, à un si haut ensemble de valeurs intellectuelles et morales et quand ses ricochets, par-dessus les têtes grises, vont faire des veuves et des orphelins.

Je fus immédiatement averti par téléphone et je prescrivis que les corps seraient aussitôt que possible, c'est-à-dire la nuit venue, transportés à l'ambulance de Vaux-Varenne près de Chalons-le-Vergeur où furent immédiatement préparés les cercueils, les tombes et tout ce qui était nécessaire pour des obsèques convenables.

Le lendemain matin, avant la mise en bière, j'allai respectueusement saluer les trois cadavres; ils reposaient côte à côte, vêtus de leurs uniformes avec des figures calmes et ennoblies par la mort; tous trois avaient été frappés à la tête.

Un peu après eurent lieu les obsèques. Le général d'Espérty, commandant la 5e armée, le général Guillaumat, commandant le 1er C. A. et un assez grand nombre d'officiers d'Etat-Major avaient tenu à y assister. Présentes également des délégations du 1er R. I. et du 78é R. I. T.

Le service funèbre fut célébré par l'abbé Thibaut aumônier du 1er R. I. et ami personnel du lieut.-colonel Hulot; deux belles âmes bien faites pour se comprendre et s'estimer.

Les trois officiers furent inhumés au cimetière de Vaux-Varenne; plus tard, quand je quittai Châlons-le- Vergeur, leur sépulture était calme, sereine, à l'abri de grands arbres en lisière d'un bois.

Pour moi, en épilogue de ce récit de la mort du lieut.-colonel Hulot, dont l'amitié me fut toujours fidèle et chère, je veux ombrager sa mémoire de cette branche de laurier cueillie dans l'historique du ler R. I. « Il fit excellemment tout ce qu'il avait à faire. Sa mémoire restera pour tous une leçon éclatante de conscience et d'honneur militaire.! »

Dès le début de juillet 1915 on se préoccupait dans les Etats-majors d'une grande offensive qui devait être menée, en Champagne, par la 4e armée (général de Langle de Cary) et que nous, 1er C. A. devions prolonger sur sa gauche, si elle réussissait.

A cet effet, le 1er C. A. fut porté à trois divisions par l'adjonction de la 122e D. I. (général de Lardemelle), laquelle, introduite sur le front entre la Ie et la lre D. I. prit à son compte le secteur Berry-au-Bac-Cote 108. Le 1er R. I. fut, en conséquence, remplacé à la Cote 108 par le 84e R. I. (lieutenant-colonel Lejay), le 13 juillet.

Dès lors, comme on le comprend facilement, la question de la surface et des travaux qu'elle exigeait pour la préparation de l'attaque, prima de beaucoup celle du sous-sol qui ne reçut qu'une attention secondaire et le minimum de personnel absolument indispensable.

Mais l'offensive de Champagne (15 septembre) n'ayant pas donné les résultats que l'on en espérait, celle du Ier C. A. devint, par le fait, sans objet; la 1ère D. I. lui fut retirée et le front Berry-au-Bac-Cote 108 rendu à la lre D. I.


Toutefois, comme le 1er R. I. avait encore beaucoup souffert dans la préparation de l'attaque il fut mis, pour quelques jours, au repos et momentanément remplacé par le 33e R. f. (lieutenant-colonel Boudhors) détaché de la 2e D. I.

Immédiatement je fis reprendre les travaux de mine et d'autant plus vigoureusement que ceux des Allemands dont nous sentions les approches, devenaient très inquiétantes pour nous.

Bien que notre galerie de gauche n'eut pas été poussée au point que nous nous étions, tout d'abord, assigné nous fûmes contraints pour enrayer, de ce côté, les avances boches, de pratiquer tout de suite, à l'extrémité atteinte, un fourneau de 500 kilos de cheddite que nous fîmes exploser le 4 octobre dans des conditions moins grandioses que celles du 23 juin, cependant avec des résultats sérieux et qui nous assuraient, de ce côté, pour quelque temps, une bonne situation défensive.

Mais sur notre droite aussi les Allemands avaient notablement progressé et le 15 octobre, à la suite d'une double explosion, deux entonnoirs importants se creusaient devant nous, bouleversant une partie de nos galeries souterraines les plus avancées et entamant nos travaux supérieurs de première ligne.

Il fallut rapidement aviser. Nous parâmes en haut, en adaptant nos tranchées à la nouvelle situation; en bas en détachant de nos deux avancées principales, de droite et de gauche, deux galeries perpendiculaires à ces avancées, marchant l'une vers l'autre, et devant constituer, en se rejoignant, un barrage contre les entreprises de l'adversaire. Nous ripostâmes en engageant plusieurs rameaux offensifs vers les points critiques.

Le 33e R. 1. put ainsi se maintenir, dans une situation assez instable, face à l'ennemi jusqu'au moment où il fut remplacé par le 1er R. I.
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Le 1er novembre le 1er R. I. releva le 33e à la Côte 108.

« Ce ne fut pas sans émotion qu'il revit la falaise familière et redoutée avec ses horizons pittoresques et lugubres, sa vie mouvementée, ses luttes âpres et sournoises (1). »


Cette émotion n'était que trop justifiée car la situation, comme je l'ai déjà indiqué, se présentait sous un jour beau coup moins favorable qu'au mois de juillet passé, lors du départ du 1er RI.


(1). Historique du 1er R. I., p. 30.

Les Allemands avaient l'avantage partout et dès le 19 novembre ils nous le prouvaient bien en faisant jouer, sur nos travaux d'approche, un camouflet qui nous tua quelques mineurs et disloqua une partie de nos galeries.

Il fallait agir énergiquement, si nous ne voulions pas être évincés de la Cote 108 ; or la Cote 108 peu intéressante en elle-même, l'était beaucoup eu égard aux positions avoisinantes. En effet, d'une part, sa chute amenait automatiquement et immédiatement celle de Berry-au-Bac, tête de pont sur l'Aisne dont nous avions intérêt à conserver l'usage et intérêt aussi à ne pas laisser l'avantage aux Allemands; d'autre part, cette chute amenait également celle de Sapigneul qui fût affecté nos positions de la Neuville et, d'une manière générale, tout le front de la Ire D. I.

Force était donc de se cramponner sur ce volcan auquel nous étions condamnés, comme à un enfer, et de le tenir à tout prix. Le système défensif transversal souterrain dont j'ai parlé plus haut fut poussé avec la plus grande intensité et complété par un hérissement de rameaux marchant vers l'ennemi; sur la droite principalement, où la situation paraissait fort 'critique, on lança des galeries qui, tout d'abord défensives, devaient, en progressant, devenir offensives.

C'était à qui arriverait le premier nous sous les lignes allemandes, les Allemands sous nos lignes. Comme c'est facile à écrire cette petite phrase et cependant que d'angoisses en elle, que d'anxiétés, que d'attentes cruelles et redoutées '; tous les cadres, tous les hommes étaient au courant de la situation et savaient que, sous peu, quelque chose de grand et d'horrifiant surgirait soit chez nous, soit en face. Ceux qui ne descendaient pas au sous-sol interrogeaient, à leur sortie, ceux qui y travaillaient quoi de nouveau, avance-t-on, que fait-on, est-ce pour aujourd'hui ou pour demain ? Tous se retournaient vers les officiers qui, eux-mêmes, n'étaient pas mieux documentés et devaient se borner à redoubler d'attention dans leurs écoutes souterraines et, là-haut, à clairsemer autant que possible les premières lignes, à n'y laisser que des guetteurs, afin de diminuer, en cas d'explosion, les chances de mort. On ne pouvait pourtant pas les abandonner complètement, ces premières lignes, et ceux qui étaient là, en vigie, se rendaient compte parfaitement qu'ils étaient les sacrifiés nécessaires de la tragique situation. Il s'agissait seulement de savoir si c'étaient eux qui écoperaient ou ceux de demain ou ceux d'après-demain, ou eux encore quand leur tour reviendrait une prochaine fois. Ce que ces hommes ont été grands et comme ils justifient bien la phrase magnifique de Clemenceau « L'hommage suprême de la plus pure gloire va à nos combattants, à ces magnifiques poilus qui verront confirmer par l'histoire les lettres de noblesse qu'ils se sont eux-mêmes données »

Ce qui devait arriver arriva favorisés par une forte avance les Allemands continuèrent leur action souterraine et furent prêts avant nous. Le 6 décembre vers 4 h 40, à Châlons-le Vergeur (1 ), nous fûmes tous secoués et réveillés par un véritable tremblement de terre et en même temps nous percevions un bruit sourd, long et prolongé, que nous ne connaissions que trop, suivi d'explosions. Nous nous précipitâmes au téléphone; c'étaient, vers la droite de nos positions, deux mines allemandes qui venaient d'éclater.


1) Châlons-le- Vergeur est à 6 kms de la côte 108.
D'après ce que nous apprîmes et vîmes peu après, l'éruption avait été formidable, avec un accompagnement serré d'obus et de minen Le sol s'était ouvert sous deux larges et profonds entonnoirs; notre première ligne était mordue, déchiquetée, démantelée et, en arrière, nos abris avaient été violemment bousculés, renversés l'un sur l'autre. Le sous-lieutenant Bertin qui commandait une section avancée et une cinquantaine d'hommes a' une section avancée et une cinquantaine d'hommes avaient tout d'abord, disparu on devait, par la suite et au prix de quelles difficultés et de quels dangers, en retirer quelques-uns indemnes, blessés ou morts. Mais la terre garda la plus grande partie de ceux qu'elle avait engloutis et les camarades désespérés furent obligés de consentir encore à l'horrible Moloch qu'était la Cote 108, cet infernal et cruel sacrifice !

Il est heureux que les Allemands n'aient pas songé à compléter cette attaque souterraine impressionnante par une large canonnade suivie d'une attaque d'infanterie sur Berry-au-Bac, Cote 108, Sapigneul. Je ne dis pas qu'ils eussent réussi car ils avaient à faire à des troupes tenaces et courageuses, mais ils les auraient mis; s a un très sérieux ouvrage.

Quoi qu'il en soit, il fallut encore recommencer ce travail de Pénélope qui consistait à refaire constamment ce que les Boches détruisaient sans cesse.

On s'y remit courageusement; le haut commandement donna des moyens abondants en rapport avec les besoins.

le 1er R. i et les sapeurs donnèrent eux, tout leur cœur, toute leur intelligence, toute leur obstination. Tous les abris furent reconstruits dans des conditions de force et, de solidité exceptionnelles et reportés vers les arrières, on n'en plaça plus aucun sur les premières lignes qui furent refaites à la demande de la nouvelle situation et bien pourvues de fils de fer. En sous-sol on travailla également à déblayer et à reconstituer un système rationnel de défense, puis d'attaque. Et, peu à peu, après des jours et des semaines on se trouva dans des conditions aussi bonnes et même meilleures qu'elles n'avaient jamais été.

Cependant l'hiver était venu décembre d'abord, puis janvier 1916 avaient étendu sur la sombre colline leur lourd manteau de gel, de neige et de brouillards. Rien de très grave, d'ailleurs, ne se déclencha, durant ce laps de temps, ni en haut ni en bas sauf les incidents habituels de bombardements et de chicanes réciproques. Mais on imagine dans quelle température glaciale, dans quel inconfort, dans quelle misère vivaient nos hommes et nos officiers, soutenus seulement par le sentiment du devoir, l'honneur du corps et le dévouement au Pays !

Trois noms demeurent, pour cette année 1915, inséparables de la Cote 108 et flottent, dans ma mémoire, comme les trois couleurs du drapeau planté sur elle celui du commandant Frère (1) son obstiné et superbe défenseur, l'organisateur de tous les travaux et de la résistance en haut; celui du commandant Winkler dont l'intelligence et le zèle toujours agissants dirigèrent l'ensemble de toute la guerre de mines; celui du capitaine Cussenot, agent immédiat des opérations du sous-sol, ingénieur soldat, ouvrier au besoin, sachant aussi bien payer de sa personne que de ses remarquables qualités intellectuelles un homme et un chef (2).

Du 1er R. I. que dirai-je sinon ce qu'il proclame fièrement lui-même dans son historique « Quand le 21 février le régiment quitta la morne colline où tant de ses fils avaient sauté, sa joie était virile et pure, car elle était faite du légitime orgueil des services rendus et de l'âpre saveur des souffrances endurées3. » Les mêmes paroles s'appliquent avec la même justesse aux compagnies 1 /l et 1 /51 du génie de la Ire D. I.

(1) Grièvement blessé au cours d'opérations ultérieures le Commandant Frère a heureusement survécu à ses blessures. Il est aujourd'hui colonel.


(2) Le commandant Winkler est aujourd'hui Colonel; le capitaine Cussenot chef de bataillon.

21 février 1916 quelle date !.. Celle de la ruée boche sur Verdun et c'est vers cette ruée que court à grandes étapes, tout le 1er C. A. car, ainsi que je l'ai fait remarquer au début de ce travail, il est vraiment de toutes les fêtes !

La grande Guerre nous aura tout montré non seulement la bataille telle que nous l'avions conçue un peu avant 1914, mais celle ultra moderne des artilleries foudroyantes, des mitrailleuses, de l'aéroplane, du téléphone, des gaz … et, en même temps, par le travail intense de la terre, les tranchées, les longues immobilités, la guerre de mines et d'autres vieilleries, elle régressait vers le passé. C'est que les esprits tendus, exaspérés par la nécessité de vaincre, faisaient appel à tous les moyens qui leur étaient suggérés soit par leurs connaissances de la veille, soit par leur intuition des problèmes finis du jour, soit même par les souvenirs de jadis.

De la guerre de mines, à vrai dire l’influence fut loin d'être décisive et resta toujours épisodique; mais sous des voiles obscurs elle cacha des efforts considérables, des travaux épuisants, des actes héroïques et elle mérite, je crois, d'émerger un peu de l'ombre où l'ont laissée des faits plus éclatants.

C'est dans cette pensée que je me suis efforcé de faire revivre ce drame convulsif de la Cote 108, en 1915. Mon but sera atteint si le lecteur a éprouvé à me suivre, un peu des émotions qui ont à nouveau, surgi en moi, de souvenirs évoqués, parfois si douloureux, mais toujours si nobles et si grands.

Général de Fonclare

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Re: La côte 108

Message  Cote_108 le Jeu 24 Mar - 23:21

Bonsoir,

Un texte bien interessant que celui du Gal de Fonclare. Il peint un impressionnant tableau de cette fameuse Cote 108. Je me suis souvent demandé quels mots aurait il bien pu utiliser, quelle description aurait-il bien pu en faire, si il avait été témoin aussi des années suivantes...en 16 où la querre de mines s'intensifie et en 17 quand les français tiennent la surface et que les allemands restent maitres des profondeurs...

Merci d'avoir posté ce texte, indéniablement il manquait sur ce site, voilà donc qui est fait.

Cordialement
Laurent

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Re: La côte 108

Message  David.H le Lun 1 Oct - 13:36

Texte très intéressant en effet. :pouce:
J'ai dû le louper à l'époque où il a été posté par Georges. Embarassed

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Cordialement,

David
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Re: La côte 108

Message  David.H le Jeu 13 Juin - 13:29

Autre texte, Source BDIC Historique du 1er de Ligne:
http://actualites-grande-guerre.blogspot.fr/2011_01_30_archive.html
LA GUERRE DE MINES

La Côte 108.
La côte 108 allonge sa silhouette tourmentée dans la presqu’île triangulaire que détermine la jonction du canal latéral à l'Aisne et du canal de l'Aisne à la Marne. Sa pente orientale s'incline mollement vers les larges ondulations de la montagne de Sapi­gneul ; sa pente occidentale s'infléchit brusquement vers les ruines de Moscou, retenue en son milieu par deux accidents de terrain : au Nord, la carrière Française aux versants grisâtres, au Sud, une butte massive qui arrête et fixe les décombres de la falaise.
La guerre en a bouleversé la physionomie et le dessin primitifs. Du somptueux manteau de verdure, elle n'a laissé subsister que de maigres touffes brûlées et quelques chétifs sapins à flanc de coteau. De l'architecture tabulaire initiale, elle n'a respecté que les grandes lignes, creusant dans la nappe crayeuse de l'Ouest de profondes déchirures bordées de monceaux d'éboulis. Un éperon jaunâtre au sommet dénudé et légèrement bombé, aux flancs abrupts, déchiquetés et tachetés de blanc, telle apparaît la côte 108 dans le cadre monotone des collines boisées environnantes.
Son originalité topographique issue de l'âpreté de la lutte s'explique par son importance stratégique. Sentinelle enfoncée en coin dans nos lignes, la côte 108 domine en surplomb notre système fluvial, notre réseau viaire, nos positions d'artillerie, l'Aisne, les canaux, la grand'route de Reims, le bois des Geais, le Massif de Cormicy. Elle croise ses feux avec ceux de Craonne et de Briment pour prendre de flanc tout mouvement qui tenterait de déborder ces deux forteresses. C'est une pièce capitale du système défensif allemand. Les Saxons la défendent avec une énergie farouche, teintée de mysticisme. Perchés sur la crête, ils défient orgueilleusement les Français nichés dans le flanc crevassé. Impuissants à se saisir corps à corps sur un terrain découvert, pilonné par l'artillerie et battu par les torpilles, les adversaires percent la masse crayeuse et s'exterminent à coups de mines et de camouflets dans des combats souterrains.
Le 25 Avril, à l'heure où le 1er de Ligne, prend la responsabilité du secteur, la situation tactique se présente sous un jour sombre. Les Français, appuyés au canal desséché de Sapigneul, ont poussé leurs travaux d'approche jusqu'à mi-pente. Au Nord, ils tiennent les ruines de la Cimenterie ; leurs avant-postes séparés des. Allemands par la largeur d'un couloir occupent un compartiment de la maison Franco-Boche. Au centre, ils se blottissent dans les caves de la Carrière ; un escalier en lacet escalade la pente et aboutit aux deux bourrelets qui accusent dans le flanc crayeux la présence de nos troupes. Au Sud, ils se cramponnent aux parois croulantes de la Butte. Les Allemands, à l'abri d'une ceinture de chevaux de frise et d'un rideau hérissé de fil de fer, ont creusé au sommet de la côte les fortifications du Karlberg. La grande carrière qui entaille le flanc Est sert de débouché à leurs pionniers, d'abri à leurs fantassins, de dépôt à leurs artilleurs de première ligne.
Les tranchées françaises étaient taillées à découvert dans un sol friable qui s'effritait au premier choc. Les soldats du 1er les garnirent de tôles ondulées et les consolidèrent avec des madriers et de puissants cadres en bois dur. La vie n'en était pas moins précaire. Tantôt les grenades meurtrières « manches à gigots » ou « tourterelles » frappaient, derrière son pare-balles, le guetteur vigilant ; tantôt les « gros » de Brimont s'abattaient en rafales, trouant les clayonnages, bouleversant les chevaux de frise et les sacs de terre ; tantôt, les torpilles à ailette s'élevaient des hauteurs du Karlberg, traçaient dans le ciel un sillon lumineux et retombaient en ronflant dans nos lignes, nivelant les positions, comblant les creux, renversant et enterrant les défenseurs par le jet d'énormes éclaboussures ou par le seul déplacement d'air. On voyait les sinistres emmurés surgir de l'enveloppe crayeuse, le visage marqué de blanc, les yeux hagards, les traits tirés, tels des spectres. Et quand nos batteries et nos crapouillots maîtrisaient à la surface l'activité des artilleurs ennemis, les poilus épiaient anxieusement dans les profondeurs du sol les bruits lointains qui signaleraient le fourneau de l'explosion prochaine.
Chaque jour, les équipes de pionniers s'acheminaient vers les puits d'extraction et se glissaient dans les couloirs ténébreux. D'un bras robuste maniant la pelle et la pioche, ils allongeaient sous les positions ennemies les sournois tentacules des galeries souter­raines. Parfois l'adversaire, mis en éveil par un sondage, faisait jouer un camouflet qui les broyait dans leur boyau. Parfois les hasards du creusement les amenaient effarés en présence des travailleurs ennemis. S'ils parvenaient sans encombre au but visé, le fourneau était foré et bourré de cheddite, le couloir d'écoule­ment bouché, la mèche allumée. Un craquement... une secousse... une énorme projection de matériaux... un tourbillon de flammes et de vapeurs qui emportait les défenseurs, une avalanche de craie qui les engloutissait... C'était une brèche nouvelle dans l'enveloppe déchiquetée de la côte 108. D'un bond les combattants, armés de la grenade et du pistolet automatique, se précipitent sur ce volcan fumant pour s'en disputer le cratère. Les seaux à charbon éclatent de toutes parts, les tirs de barrage s'allument, et malgré le bruit infernal, les gaz délétères, les torpilles et les schrapnells, les poilus, fiévreux mais stoïques, dégagent de leur linceul de pierre les cama­rades ensevelis vivants ou les corps en lambeaux des explosés.
Ces scènes horribles se renouvellent deux fois chaque semaine. Les soldats du 1er le savent. Ils frissonnent quand, des positions de soutien de Moscou, ils aperçoivent, empanachée de brume et de fumée la silhouette massive de la côte 108 où demain à la relève, ils sauteront peut-être. Néanmoins ils tiennent bon et prolongent six mois durant leur séjour sur ce volcan. Suivons-en brièvement les émouvantes péripéties.
Vers la fin Avril, quand le chef de bataillon Winkler, com­mandant le génie de la 1ère Division, prit en mains la direction de la guerre de mines, nous étions dangereusement handicapés. L'avance allemande, protégée par la carapace du Karlberg, menaçait nos positions de la Cimenterie. Pour l'enrayer, trois rameaux furent percés, l'un fonçant au centre vers la galerie allemande, l'autre la débordant à droite, le troisième la contour­nant à gauche suivant une ligne parallèle à l'à-pic de la Cimenterie.
Les travaux furent hâtivement poussés, la compagnie du génie 1/1, un détachement de mineurs territoriaux et 160 soldats du 1er se relayant jour et nuit. Le 23 Juin, le rameau central abordait aux tranchées allemandes. A 3 heures 15 un fourneau de 4650 kilos de cheddite explose emportant un pan de la crête dans un tourbillon de poussière blanche. Les positions ennemies crevées au centre par un entonnoir de 40 mètres de diamètre, comblées sur 80 mètres de longueur par un déluge de projectiles ne sont respectées que sur les ailes. Pour les nettoyer, deux patrouilles de douze hommes percent le barrage de gaz et d'obus. A gauche, le sous-lieutenant Cagnard tombe asphyxié, l'adjudant Sylvain décapité. Mais le soldat Beaucotte bondit dans les tran­chées boches, en abat les défenseurs et rentre dans nos lignes, ramenant pieusement dans ses bras le corps de l'adjudant Sylvain. A droite, la troupe flotte un instant sous les émanations de gaz. De sa voix claironnante, le capitaine Remacle là raffermit et l'enlève : « Allons mes enfants, pour la France, en avant ! » L'aspirant Goubet fait irruption dans la ligne allemande, en déloge à la grenade des mitrailleurs saxons et regagne heureusement ses positions.
Pour amortir ces frictions que l'entrain combatif des Français rendait très douloureuses, les Allemands dessinèrent à coups de mines entre leurs positions et les nôtres un alignement de petits cratères. Ils exécutèrent dans les couches profondes de multiples sondages. Notre attaque par la gauche fut ajournée, notre attaque de droite fut éventée par l'ennemi. Le 11 Juillet, un sergent et deux sapeurs virent osciller sous des coups étrangers les parois de leur galerie souterraine. Haletants, ils étouffent les lumières, se collent sur le sol et attendent. La brèche s'agrandit ; bientôt, deux pionniers allemands s'avancent en rampant. Les nôtres se débus­quent, bondissent sur les intrus, ombres luttant avec des ombres, sans pouvoir les étreindre. Enfin des renforts français accourent. A coups de grenades les boches sont pourchassés dans leurs terriers. On se camoufle mutuellement et tout rentre dans le silence.
Pendant qu'en profondeur, mines et camouflets se répondaient suivant un rythme implacable, les Allemands accroissaient en surface la puissance de leur artillerie et tentaient de nous intimider par des arrosages quotidiens.
C'est dans un de ces bombardements; le 7 Juillet, que fut tué le lieutenant-colonel Hulot, commandant du 1er de Ligne, Sur le point de partir en permission, il avait exploré le secteur en compagnie de son remplaçant, le lieutenant-colonel Willer, du 78e Régiment d'Infanterie territoriale, et du capitaine Virmont, de l'Etat-Major de la 5e Armée. Il conversait avec eux à l'entrée de son poste de commandement près de la sucrerie de Moscou. Un obus siffle, quelques cyclistes témoins de la scène se couchent précipitamment. Le chef reste debout et tombe frappé à mort ainsi que ses deux visiteurs.
Ce geste suprême dans sa noble simplicité caractérise de façon saisissante l'âme forte et loyale que fut le colonel Hulot. Il ne concevait jamais qu'une attitude, celle du devoir, et l'adoptait - dût-il en mourir - sans forfanterie et sans raideur, avec calme et dignité. « Il fit excellemment tout ce qu'il avait à faire », sans qu'une ombre d'ambition personnelle ait jamais effleuré sa droiture native. La guerre qui fut si décevante aux qualités purement brillantes, en élargissant pour lui le cadre des respon­sabilités, ne fit qu'accuser davantage sa science professionnelle et sa vaste envergure morale. Sa mémoire restera pour le 1er de Ligne une leçon éclatante de conscience et d'honneur militaire.


Source BDIC Historique du 1er de Ligne

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Cordialement,

David
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Re: La côte 108

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